Voltaire

Voltaire, Le Monde comme il va, Le portrait de Téone

Texte étudié

Apprenez, lui dit la belle dame chez laquelle il soupait, que celles qu’on appelle quelquefois de malhonnêtes femmes ont presque toujours le mérite d’un très honnête homme ; et pour vous en convaincre, venez demain dîner avec moi chez la belle Téone. Il y a quelques vieilles vestales qui la déchirent ; mais elle fait plus de bien qu’elles toutes ensemble. Elle ne commettrait pas une légère injustice pour le plus grand intérêt ; elle ne donne à son amant que des conseils généreux; elle n’est occupée que de sa gloire : il rougirait devant elle, s’il avait laissé échapper une occasion de faire du bien ; car rien n’encourage plus aux actions vertueuses que d’avoir pour témoin et pour juge de sa conduite une maîtresse dont on veut mériter l’estime.

Babouc ne manqua pas au rendez-vous. Il vit une maison où régnaient tous les plaisirs. Téone régnait sur eux; elle savait parler à chacun son langage. Son esprit naturel mettait à son aise celui des autres ; elle plaisait sans presque le vouloir; elle était aussi aimable que bienfaisante; et, ce qui augmentait le prix de toutes ses bonnes qualités, elle était belle.

Babouc, tout Scythe et tout envoyé qu’il était d’un génie, s’aperçut que, s’il restait encore à Persépolis, il oublierait Ituriel pour Téone. Il s’affectionnait à la ville, dont le peuple était poli, doux, et bienfaisant, quoique léger, médisant, et plein de vanité. Il craignait que Persépolis ne fût condamnée ; il craignait même le compte qu’il allait rendre.

Voici comme il s’y prit pour rendre ce compte. Il fit faire par le meilleur fondeur de la ville une petite statue composée de tous les métaux, des terres et des pierres les plus précieuses et les plus viles ; il la porta à Ituriel : Casserez-vous, dit-il, cette jolie statue, parce que tout n’y est pas or et diamants ? Ituriel entendit à demi-mot ; il résolut de ne pas même songer à corriger Persépolis, et de laisser aller le monde comme il va ; car, dit-il, si tout n’est pas bien, tout est passable. On laissa donc subsister Persépolis, et Babouc fut bien loin de se plaindre, comme Jonas, qui se fâcha de ce qu’on ne détruisait pas Ninive. Mais quand on a été trois jours dans le corps d’une baleine, on n’est pas de si bonne humeur que quand on a été à l’opéra, à la comédie, et qu’on a soupé en bonne compagnie.

Voltaire, Le Monde comme il va

Introduction

Les philosophes des Lumières ont marqué le domaine des idées et de la littérature par leurs remises en question fondées sur la « raison éclairée » de l’être humain et sur l’idée de liberté. Voltaire, qui est l’un d’entre eux, exprime à travers un conte philosophique, Le Monde comme il va, ses idées nouvelles sur la politique et l’importance de la vertu. C’est à travers le regard étranger de Babouc que Voltaire se livre à cette critique.

Dans le passage étudié, Babouc fait la connaissance d’une femme, Téone, et celle-ci détermine le compte-rendu que Babouc doit faire : détruire ou non Persépolis. C’est pourquoi nous allons faire dans un premier temps le portrait de Téone, puis dans un second temps nous étudierons la conclusion finale et enfin, nous verrons quel est le compte-rendu final de Babouc.

I. Le portrait de Téone

A. Description faite par la belle dame

Téone vu par quelqu’un d’extérieur, pour instruire Babouc : « apprenez ».

Des gens de la critique : elle fait partie des gens « qu’on appelle quelque fois malhonnêtes femmes ».

Antithèse : « malhonnêtes femmes » s’oppose à « très honnête homme » et à « mérite » ? pas si malhonnête que ça.

Téone est « belle » ? adjectif mélioratif.

Problème avec des « vieilles vestales » : elles sont jalouses parce qu’elles sont vieilles, adjectif péjoratif, moches et seules : elles ne peuvent plus séduire.

Portrait = construction négative qui met en valeur les qualités : « elle ne commettrait pas une légère injustice », « elle ne donne que des conseils généreux », « elle n’est occupée que de sa gloire » ? Extraordinaire : elle s’occupe du bonheur de son mari (rare).

Elle est « témoin », « juge » : attitude de Babouc notamment ? corrélation intéressante.

B. Portrait fait par Babouc

« Babouc ne manqua pas au rendez-vous » ? il est intéressé par Téone.

« il vit » ? c’est lui l’acteur à présent.

Répétition de « régnait » ? rôle de reine.

« bonnes qualités », « son esprit naturel », « aimable » ? qualités sociales prônées par les philosophes.

« plaisait sans le vouloir » ? elle n’est pas extravagante, elle ne se « montre pas ».

Téone est « belle », et le terme arrive à la fin de l’énumération ? ce n’est pas le plus important.

? Femme idéale : sait se tenir en société.
? Voltaire se substitue à Babouc. Téone = Madame du châtelet. Eloge de la femme. Téone en rapport avec Téon (scientifique) : sa femme étudiait les sciences.

II. La conclusion de Babouc

A. Babouc attaché à Persépolis

« s’il restait à Persépolis » : subordonnée hypothétique ? possibilité de rester à Persépolis.

« il s’affectionnait à la ville » ? il montre son attachement à la ville.

« il craignait que Persépolis ne soit détruite », « il craignait le compte qu’il allait rendre » ? peur que Persépolis soit détruite.

Anaphore de « il craignait » ? renforce son attachement à la ville.

? Babouc est attaché à Persépolis.

B. Ce que pense Babouc du peuple de Persépolis

3 qualités : « poli, doux et bienfaisant ».
3 défauts : « léger, médisant et plein de vanité ».
« léger, médisant, poli » => allusion à la vie en société : conversations de salons.
« vanité » => snobisme des parisiens.
« doux et bienfaisant » => notions vagues, on ne sait pas trop à quoi Babouc se rapporte.

? Les qualités du peuple de Persépolis prennent le pas sur leurs défauts.

III. Le compte-rendu de Babouc

A. La statue

Au lieu de parler, il présente la statue à Ituriel : « il la porta à Ituriel ».

Statue = allégorie de la condition humaine : il y a de tout, du bon et du mauvais, « composée de tous les métaux, des terres et des pierres les plus précieuses et les plus viles ».

« les plus précieuses et les plus viles » : antithèse, superlatifs ? il y a à la fois du bon et du mauvais.

B. Jugement d’Ituriel

Aveu d’impuissance : « pas même songer à corriger Persépolis », « se résolut », « on laissa », « laisser aller » ? Ituriel n’est pas complètement maître de la situation.

« on laissa » ? indéfini : sous-entend un choix par défaut.

Constat lucide pessimiste : « si tout n’est pas bien, tout est passable ».

Comparaison biblique avec Jonas : « comme Jonas », avec le comparatif « comme ».

Comparaison amusante, Jonas est « fâché », « trois jours dans le corps d’une baleine » alors que Babouc est de « bonne humeur », « allé à l’opéra, à la comédie, et qu’on a soupé en bonne compagnie ».

Conclusion

A l’issue de notre analyse, on prend conscience de l’important rôle joué par Téone car c’est elle qui détermine la décision de Babouc. Ce conte philosophique fait l’état du bien et du mal au 18ème siècle. On peut le rapprocher à Candide de Voltaire également. En effet, Le Monde comme il va est un peu considéré comme une ébauche de Candide dans laquelle Voltaire fait de nouveau une critique virulente de la société occidentale.

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