Marguerite Duras

Duras, L’Amant, La rencontre du riche Chinois

Texte étudié

La scène se passe en Indochine, à l’époque coloniale au début du XX ème siècle. La narratrice, une jeune fille d’origine française est âgée alors de quinze ans et demi s’apprête à traverser le fleuve, sur le débarcadère. Là, elle est abordée par un jeune et riche Chinois. Pensionnaire à Saigon, elle prend le bac pour rejoindre sa mère à Sadec, sur le fleuve Mékong. Alors qu’elle s’apprête à traverser le fleuve, sur le débarcadère, elle est abordée par un jeune et riche Chinois.

L’homme élégant est descendu de la limousine (1), il fume une cigarette anglaise. Il regarde la jeune fille au feutre d’homme et aux chaussures d’or. Il vient vers elle lentement. C’est visible, il est intimidé. Il ne sourit pas tout d’abord. Tout d’abord il lui offre une cigarette. Sa main tremble. Il y a cette différence de race, il n’est pas blanc, il doit la surmonter, c’est pourquoi il tremble. Elle lui dit qu’elle ne fume pas, non merci. Elle ne dit rien d’autre, elle ne lui dit pas laissez-moi tranquille. Alors il a moins peur. Alors il lui dit qu’il croit rêver. Elle ne répond pas. Ce n’est pas la peine qu’elle réponde, que répondrait-elle. Elle attend. Alors il le lui demande : mais d’où venez-vous ? Elle dit qu’elle est la fille de l’institutrice de l’école de filles de Sadec. Il réfléchit et puis il dit qu’il a entendu parler de cette dame, sa mère, de son manque de chance avec cette concession (2) qu’elle aurait achetée au Cambodge, c’est bien ça, n’est-ce pas ? Oui c’est ça.

Il répète que c’est tout à fait extraordinaire de la voir sur ce bac, une jeune fille belle comme elle l’est, vous ne vous rendez pas compte, c’est très inattendu, une jeune fille blanche dans un car d’indigène.

Il lui dit que le chapeau lui va bien, très bien même, que c’est … original … un chapeau d’homme, pourquoi pas ? elle est si jolie, elle peut tout se permettre.

Duras, L’Amant, 1984.

(1) Limousine : grosse automobile
(2) Concession : vaste plantation

Introduction

Marguerite Duras occupe une place particulière dans la production romanesque contemporaine.

En effet, dès 1950, date de publication d’Un Barrage contre le Pacifique, elle délaisse les canons habituels de l’écriture romanesque (narration, description, rendu des personnages) au profit d’un style fondé sur la primauté du dialogue, qui tente de restituer un monde intermédiaire, entre le dit et le non-dit des pensées souterraines de chacun.

Ces lignes de force s’affirment particulièrement dans cet extrait de L’Amant, roman autobiographique publié en 1984, qui évoque les amours d’une jeune fille blanche et d’un riche banquier chinois au Viêt-Nam français.

L’originalité de Marguerite Duras réside ici dans la perversion d’un schéma traditionnel, celui de la rencontre amoureuse, rehaussée par les tensions du monde colonial et du monde intérieur des protagonistes et soulignée par un faux dialogue.

I. La scène de la première rencontre

1. Une scène traditionnelle

Le roman contemporain se plaît souvent à jouer avec la tradition. Il semble ici que l’auteur reprenne à son compte un lieu commun, un topos de la littérature amoureuse : celui de la première rencontre ou du coup de foudre.
L’exemple archétypal pourrait être la rentre de Frédéric Moreau et de Madame Arnoux dans L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert.
La comparaison des deux textes est éclairante :
Les deux textes se situent dans un paysage d’eau, le bac sur la Seine ou le Mékong, ce qui ajoute au texte de Marguerite Duras la tension du colonialisme.
Le sentiment amoureux efface les autres personnages, occupants du bateau ou du car indigène.
L’âge des protagonistes est inversé : dans L’Éducation sentimentale, Frédéric vient d’avoir son baccalauréat tandis que Madame Arnoux est plus âgée. Dans L’Amant, la jeune fille n’a que quinze ans.
Les deux hommes pourtant sont timides et font basculer l’image stéréotypée du séducteur, l’un en raison de son âge, l’autre à cause de sa race.
Enfin dans les deux textes, la scène est vue du côté de l’homme, ce qui justifie le portrait de la femme d’une beauté élégante pour Marie Arnoux, originale et provocante pour la jeune fille de L’Amant. La présence des éléments traditionnels souligne paradoxalement l’originalité de deux caractères, ce qui pervertit le fonctionnement habituel du motif.

2. L’effet de distanciation

Il est dû à cette dénomination « l’homme » et « la jeune fille » qui évoque un script de film plutôt que le début d’un roman autobiographique, même écrit à la troisième personne.
L’effet d’étrangeté provient de l’alliance de termes génériques (« jeune fille », « homme ») avec l’article défini.
Ces expressions sont d’ailleurs employées dans l’ensemble du roman, même quand les personnages se définissent avec une relative netteté pour la narratrice et pour le lecteur.

3. L’ambiguïté de la figure masculine

Elle tient au mélange de la séduction et de la timidité.
Il appartient à la longue lignée des Don Juan par son âge, qui lui fait aborder une jeune fille adolescente, par sa richesse attestée, par des signes extérieurs typiques de l’époque : « L’homme élégant est descendu de la limousine, il fume une cigarette anglaise ».
En réalité, le trait dominant est la timidité, le malaise même.
Un réseau de vocabulaire autour de la peur le montre, comme : « C’est visible, il est intimidé » ou « il a moins peur » souligné par des attitudes physiques expressives : 3il vient vers elle lentement » ou « sa main tremble » et des maladresses d’expression : « Il répète que c’est tout à fait extraordinaire », « que c’est…original… »

4. L’ambiguïté de la jeune fille

La même ambiguïté s’observe à propos de la jeune fille. Des héroïnes traditionnelles, elle garde la beauté attestée à la fois par Marguerite Duras au début du livre et dans cet extrait par le jeune homme : « une jeune fille belle comme elle l’est » et « elle est si jolie, elle peut tout se permettre ».
La tenue vestimentaire de la jeune fille est en effet originale, surtout à l’époque et dans le monde conventionnel des colons. Elle porte une robe de soie élimée et comme accessoires des chaussures à hauts talons en cuir lamé doré et un feutre d’homme rose avec un large ruban noir.
Cette tenue hétéroclite ne convient ni à l’heure (les « chaussures d’or » se portent avec une robe du soir), ni au lieu (la jeune fille rentre de l’école de sa mère à Sadec dans un pensionnat de Saïgon), ni à l’âge de la jeune fille (elle porte des hauts talons et un chapeau certes, mais un chapeau d’homme…).
Simple passade d’adolescente pourrait-on croire, mais étrangement soutenue par la mère pour des raisons d’économie (les chaussures et le chapeau sont des soldés soldés…) et d’amoralité, car la mère est également consciente de l’incongruité de cette tenue que Marguerite Duras qualifie de « tenue d’enfant prostituée ».
La jeune fille semble d’ailleurs habituée aux hommages masculins. Il ne lui paraît pas étrange qu’un homme plus âgé lui offre de fumer, dehors de surcroît (il faut se rappeler le code de savoir-vivre de l’époque…).
« Elle lui dit qu’elle ne fume pas, non merci ». Cette sérénité est anormale et l’auteur le souligne : « Elle ne dit rien d’autre, elle ne lui dit pas laissez-moi tranquille » et « Elle attend ».

II. La peinture du monde colonial

Marguerite duras met en scène des personnages étranges, non conventionnels, que leur insertion dans le monde colonial rend encore plus complexes.

1. Le contexte racial

Au premier abord, la jeune fille bénéficie de la respectabilité et de la supériorité acquises aux Blancs.
Elle est connue par la couleur de sa peau et par son statut social donné par le poste officiel de sa mère : « Elle dit qu’elle est la fille de l’institutrice de Sadec ».
L’homme en revanche est chinois, doublement étranger par conséquent, et sa richesse ne saurait faire oublier ce handicap : « Il y a cette différence de race, il n’est pas blanc, il doit la surmonter, c’est pourquoi il tremble ».

2. Le motif romanesque de l’amour impossible

On retrouve le motif romanesque de l’amour impossible qui fait songer aux familles ennemies de Roméo et Juliette , aux clans opposés de West Side Story ou au mariage impossible dans Tristan et Iseut ou dans L’Éducation sentimentale.
Ici ce motif est lié au racisme ambiant.
Dès le début, cet amour entre une Blanche et un chinois est voué à la clandestinité.
Les héros paraissent s’affranchir des conventions : la jeune fille brave les « on dit » par sa tenue et le fait qu’elle voyage avec les autochtones, ce qui est anormal : « Vous ne vous rendez pas compte, c’est très inattendu, une jeune fille blanche dans un car indigène ».
L’homme lui-même transgresse les interdits de sa classe sociale et de sa race en adressant la parole à la jeune fille puis en la prenant comme maîtresse.
Cependant les deux communautés veillent et le mariage n’aura pas lieu : l’homme sera sommé par son père d’épouser une jeune chinoise de sa race et de sa classe.

3. Les considérations financières

La famille de la jeune fille est pauvre comme en témoignent les indices dans le texte. La tenue vestimentaire de l’héroïne masque le manque d’argent en affichant une originalité criarde.
La situation de la mère institutrice, étant insuffisante, l’a poussée dans des opérations financières désastreuses comme le suggère avec délicatesse l’homme : « Il ne réfléchit pas puis il dit qu’il a entendu parler de cette dame, sa mère, de son manque de chance avec cette concession qu’elle aurait achetée au Cambodge ».
Enfin, l’ambiguïté psychologique des personnages intériorise les tensions du monde extérieur. L’homme est riche mais faible ; sensuel, mais finalement prompt à se laisser guider par les conventions. La jeune fille est mûre, mais légalement trop jeune pour être libre. Hostile à sa mère et attirée par la bonté de l’homme, elle oscille entre deux attitudes, celle de la sensualité désintéressée et l’appât du gain qu’elle pourrait soutirer à son amant. Le texte laisse apparaître quelques indices : l’assurance de la jeune fille, sa perspicacité à déceler la richesse de l’homme, son habitude à recevoir des hommages masculins…

III. Caractéristiques du récit

Les tensions et les difficultés inhérentes à cet amour impossible sont exacerbées par le ton du récit et surtout par un faux dialogue, cher à Marguerite Duras, qui s’attache à montrer que l’écriture ne peut rendre compte de la relation amoureuse.

1. Les types de discours

Le texte utilise tous les types de discours :

La narration occupe une place réduite, volontairement neutre avec ses phrases brèves et son présent de narration que l’on peut interpréter comme la résurgence du passé sous forme de vision ou comme un texte cinématographique.
Le rendu du dialogue est particulièrement travaillé. L’auteur emploie avec prédilection le style indirect en revendiquant la lourdeur inhérente à cette tournure : « Elle lui dit qu’elle ne fume pas », « Alors il lui dit qu’il croit rêver », « Elle lui dit qu’elle est la fille de l’institutrice de Sadec ». Le style indirect reflète l’embarras des personnages et la banalité des propos affectant cette première rencontre.
L’échange adopte parfois le discours direct, mais sans signes de ponctuation, afin de mieux se fondre dans le flux narratif, sans cette claire démarcation entre l’auteur qui raconte et le personnage qui parle : « Elle ne lui dit pas laissez-moi tranquille » ou « Alors il lui demande : mais d’où venez-vous ? ».
Marguerite Duras emploie aussi le style indirect libre qui s’intègre à la narration tout en gardant les intonations fondamentales des personnages, l’exclamation admirative mêlée à l’étonnement, par exemple : « Il lui dit « … » que c’est… original…un chapeau d’homme pourquoi pas ? Elle est si jolie, elle peut tout se permettre ».
Certaines paroles relèvent même de formes bâtardes. Qui parle et à qui dans cette phrase : « Si tôt le matin, une jeune fille belle comme elle l’est, vous ne vous rendez pas compte, c’est très inattendu, une jeune fille blanche dans un car indigène » ?

2. Polyphonie des modes d’expression

Cette polyphonie traduit les différents niveaux du discours.
Le dialogue oscille entre plusieurs registres, le conventionnel, l’amoureux et le poids du non-dit.
A cause de la timidité des personnages et à cause de la relation amoureuse qui se noue, le dialogue s’engage sur des sujets conventionnels comme le fait de fumer, l’identité familiale et sociale de la jeune fille et les opérations financières de la mère.
A ce discours insignifiant se superpose celui du coup de foudre.
L’inattendu de la rencontre apparaît dans la formule : « Alors il lui dit qu’il croit rêver » qui sonne comme un écho du fameux : « Ce fut comme une apparition » de L’Éducation sentimentale, mais que l’homme, par pudeur, ramène à une explication socio-historique : « …c’est très inattendu, une jeune fille blanche dans un car indigène ».

3. Les silences du texte

La psychologie secrète des êtres, déjà présente dans ces timides aveux, apparaît dans les silences du texte.
Le système questions-réponses ne fonctionne pas toujours, témoin des heurts et de connivences tacites.
La jeune fille encourage le jeune homme par son silence : « Elle ne lui dit pas laissez-moi tranquille. Alors il a moins peur », ce qui l’incite à une forme d’aveu, qu’elle ne repousse pas : « Alors il lui dit qu’il croit rêver… » ; « Ce n’est pas la peine qu’elle réponde, que répondrait-elle. Elle attend ».

4. La platitude voulue du style

La répétition

L’auteur recourt volontiers à la répétition.
Elle met en valeur :

– la timidité du jeune homme : « Sa main tremble. », « C’est pourquoi il tremble » ;

– le mutisme de la jeune fille : « Elle ne répond pas. Ce n’est pas la peine qu’elle réponde, que répondrait-elle ».

L’accord des protagonistes s’établit paradoxalement sur des faits ne les concernant pas comme les actions de la mère : « cette concession qu’elle aurait achetée au Cambodge, c’est bien ça n’est-ce pas ? Oui c’est ça ».

Les indications temporelles

Elles rythment la conversation avec une apparente naïveté, comme un récit d’enfant ou un souvenir restitué sans fioritures : « Tout d’abord, il lui offre une cigarette » ; « Alors il a moins peur », « Alors il lui dit… », « Alors il lui demande ».
La simplicité du vocabulaire rehausse cette impression de fausse transparence : « l’homme », « la jeune fille », « la limousine », « le chapeau » sont les termes clés dans le souvenir, leitmotive du roman chargés de multiples connotations malgré leur apparente simplicité.

Conclusion

Cet extrait d’un roman autobiographique de Marguerite Duras montre comment le topos le plus répandu de la littérature romanesque, celui de la première rencontre amoureuse, peut être transformé, voire perverti.
La perspective autobiographique, la volonté de s’interroger, de sonder le passé exacerbent les tendances stylistiques de l’auteur, déjà enclin à souligner l’impuissance de l’impression à restituer une relation amoureuse.
Cette voie du roman moderne est amplifiée par le cadre choisi, celui du colonialisme, par l’ambiguïté des personnages partagés entre l’idéal amoureux, le confort des conventions et l’ambition sociale.
Transparent et double à la fois, ce texte montre qu’il n’y a pas plus de vérités des êtres que de l’écriture.

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