William Shakespeare

Shakespeare, Hamlet, Acte III, Scène 3, Le Monologue du Roi

Texte étudié

Merci, mon cher seigneur ! (Sort Polonius.) Oh ! ma faute
fermente; elle infecte le ciel même ; elle porte avec elle la première, la plus ancienne malédiction, celle du fratricide !… Je ne puis pas prier, bien que le désir m’y pousse aussi vivement que la volonté ; mon crime est plus fort que ma forte intention ; comme un homme obligé à deux devoirs, je m’arrête ne sachant par lequel commencer, et je les néglige tous deux. Quoi ! quand sur cette main maudite le sang fraternel ferait une couche plus épaisse qu’elle-même, est-ce qu’il n’y a pas assez de pluie dans les cieux cléments pour la rendre blanche comme neige ? A quoi sert la pitié, si ce n’est à affronter le visage du crime ?
Et qu’y a-t-il dans la prière, si.ce n’est cette double vertu de nous retenir avant la chute, ou de nous faire pardonner après ?. Levons donc les yeux ; ma faute est passée. Oh ! mais quelle forme de prière peut convenir à ma situation ?… Pardonnez-moi mon meurtre hideux !… Cela est impossible, puisque je suis encore en possession des objets pour lesquels j’ai commis le meurtre : ma couronne, ma puissance, ma femme. Peut-on être pardonné sans réparer l’offense ?. Dans les voies corrompues de ce monde, la main dorée du crime peut faire dévier la justice ; et l’on a vu souvent le gain criminel lui-même servir à acheter la loi. Mais il n’en est pas ainsi là-haut : là, pas de chicane ; là, l’action se poursuit dans toute sa sincérité ; et nous sommes obligés nous-mêmes, dussent nos fautes démasquées montrer les dents, de faire notre déposition. Quoi donc ! qu’ai-je encore à faire ?. Essayer ce que peut le repentir ?
Que ne peut-il pas ?. Mais aussi, que peut-il pour celui qui ne peut pas se repentir ?. ô situation misérable ! ô conscience noire comme la mort ! ô pauvre âme engluée, qui, en te débattant pour être libre, t’engages de plus en plus !
Au secours, anges, faites un effort ! Pliez, genoux inflexibles ! Et toi, cœur, que tes fibres d’acier soient tendres comme les nerfs d’un enfant nouveau-né ! Puisse tout bien finir ! ( Il se met à genoux à l’écart.)
Entre Hamlet.

Shakespeare, Hamlet, Acte III scène 3, Le monologue du Roi

Introduction

On donne la parole au Roi qui va informer les spectateurs et non Hamlet. Il y a une place centrale dans la pièce. Le passage se situe à la scène 3 de l’acte III. C’est l’aveu du crime du Roi aux spectateurs qui jusqu’ici se posaient des questions. Ils vont désormais en avoir la certitude. Hamlet n’est toujours pas au courant de cette information. C’est un monologue sans témoin, contrairement à celui d’Hamlet. Le Roi est seul avec le public et va se livrer à une véritable confession.

Ce texte se présente sous la forme d’une prière. On va connaître les sentiments d’un criminel lorsqu’il a peur.

Il y a plusieurs thèmes :

– les remords;
– la double justice : sur terre et au ciel.

Plan

Une prière se compose de trois parties :

– L’exorde;
– La requête;
– La péroraison.

Lignes 42 à 56 : Le désir de prier.
Lignes 56 à 71 : Quelle forme de prière peut convenir à un meurtrier ?
Ligne 72 à la fin : Impossibilité de prier.

C’est une sorte d’antiprière. Le texte en effet la forme d’une prière sans en avoir le fond.

Première partie

Au début de l’acte, le roi a épié Hamlet durant son monologue et son entretient avec Ophélie. Il a compris qu’Hamlet n’est pas fou d’amour, et même pas fou tout court. Le roi est alors inquiet car il sait qu’il est coupable. Hamlet observe le roi et le roi observe Hamlet. Ce monologue commence dans un grand trouble.

Le texte commence avec le vocabulaire de la prière et a le ton d’une confession. Il a à avouer une faute pour se faire pardonner.

« !?,,,!? » : La ponctuation est abondante et forte, ce qui traduit une sorte de précipitation et le trouble mental dans lequel il est.
« mon crime est fétide » : Pour se faire pardonner, il faut passer aux aveux. Il est très lucide. L’auto-accusation est extrêmement dure.

« fétide, il empeste » : On retrouve le parallèle entre le crime et la pourriture. Il touche les sens du lecteur de manière répulsive. Le crime du roi semble avoir atteint la pureté même du ciel.
« la première, la plus ancienne malédiction » : Le crime de Claudius rappelle le premier meurtre de l’histoire (Abel et Caïn). Si il y a cette référence biblique, c’est que le roi a peur. Dans ces mots, il reconnaît être le meurtrier du roi d’Hamlet.
« mon crime est plus fort que ma forte intention » : Le geste du meurtrier le dépasse. Un meurtre ne se répare pas. On ne peut être habité par autre chose que les remords. Il est totalement paralysé.

« le désir et la volonté » : Le roi montre qu’il ne peut pas prier.

« comme un homme » : Le roi s’analyse avec beaucoup de lucidité.

« quand sur cette main maudite » : Cette tâche indélébile (MacBeth) est une obsession. Ils sont tous deux obsédés par leur victime. Cette obsession est aussi la pureté qu’ils ont perdue. Il oppose tout ce qui est coupable à la pureté.

« la prière est faîte pour les criminels » : Le roi est réellement déchiré entre deux états d’esprit : la reconnaissance de la noirceur de son crime et la pureté qu’il cherche à retrouver. Pour lui la prière a deux rôles : la prévention et le pardon. La miséricorde est donc destinée aux criminels.

« Levons les yeux » : Il va donc faire appel à la démence. Il joint les gestes à la parole et se met en position de prière.

Seconde partie

Prier ne suffit pas, il faut trouver les mots pour se faire pardonner.

« Pardonnez-moi mon meurtre hideux » : Symbole même de la laideur.

« Je suis encore en possession des objets » : Il faudrait se séparer des fruits de son crime (car mobiles) :

– couronne (mobile politique);
– puissance (mobile politique);
– femme (mobile de l’amour).

Il résume les deux raisons essentielles de son meurtre. Le fait qu’il ne l’ait pas seulement fait par mobile politique montre que le personnage est complexe car on voit que ce criminel peut aimer. On peut se demander pour laquelle des deux raisons il a tué le roi (Pour prendre le pouvoir? Pour prendre l’amour de sa mère?).

« Peut-on être pardonné sans réparer l’offense » : Voila la seconde question. Pour se faire pardonner, il doit réparer des trois fruits de son crime. Mais il sait que c’est impossible de renoncer aux choses pour lesquelles il a tué.

Il y a deux justices :

– « dans les voix corrompues de ce monde » : une justice sur Terre, qui est souvent corrompue;
– « mais il n’en est pas ainsi là haut » : une justice dans le ciel où on ne peut cacher aucun crime, et où il faut avouer.

« Qu’ai-je encore à faire » : C’est la deuxième justice qui l’intéresse. C’est pour cela qu’il pose cette nouvelle question.

« repenti » : C’est le seul moyen de réparer ses fautes.

Le roi est bloqué dans une situation. Il veut se repentir mais il ne le peut pas. C’est le constat de l’impossibilité de prière.

Troisième partie

« misérable » : Le roi est très lucide sur sa situation. Le mot est ici bien choisi car le roi est maudit.

« conscience noire » : Shakespeare fait appel à ce que le spectateur peut se représenter.

« pauvre âme engluée » : Le roi a l’impression d’être dans un piège dans lequel il ne peut sortir. Le roi définit très bien la conscience coupable d’une âme criminelle. La punition ne vient ici pas de l’extérieur mais de l’enfer intérieur. C’est bien quelqu’un comme lui que le ciel doit aider. Il vit sa punition. Il lutte contre lui-même. Il n’arrive pas à trouver les mots mais il fait au moins les gestes de la prière.

« tout peut encore bien finir » : Le roi n’a pas perdu tout espoir. Son effort a porté ses fruits car il va arriver à se mettre à genoux, ce qu’il n’arrivait pas à faire au début.

Ce geste va lui sauver la vie. La vengeance d’Hamlet sera encore une fois différée.

Conclusion

Ce second monologue est un peu différent. C’est le monologue d’un personnage secondaire. C’est un vrai monologue car il est véritablement seul. Shakespeare s’intéresse autant à l’âme du roi qui est coupable qu’à l’âme de son personnage principal. Il fait une très bonne étude d’une âme coupable.
Ce texte est aussi une antiprière. Le roi est dans l’impossibilité de prier. Il y a une réflexion sur la prière : A quoi sert-elle ? A qui est-elle destinée ? Le roi rejoint ici MacBeth. Le spectateur en sait plus grâce à ce passage que le personnage principal, ce qui va renforcer la solitude d’Hamlet.
C’est de plus un monologue actif, il y a de véritables péripéties. C’est aussi un monologue original, et qui fait avancer l’action. La vengeance est encore une fois remise à plus tard. Claudius est un roi, et Shakespeare va nous montrer ce qu’est le pouvoir. Il va passer d’acteur à metteur en scène avec la mise en place d’un piège dans lequel il va aussi tomber. Tout son talent est au service du mal.

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